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Le vide peut-il être représenté dans l’art ?

Photo du rédacteur: Nouvel AngleNouvel Angle

« Le vide, c’est ce qui reste quand on a tout enlevé, sauf le vide… Il faut définir ce qui existe, et après faire un travail d’épuration ». Pablo Picasso


Alexander Calder (1898-1976) et Pablo Picasso (1881-1973) ne se sont tous deux rencontrés que quatre fois au cours de leur vie mais cette lointaine proximité ne les a pas empêché de se vouer l’un pour l’autre un intérêt marqué. Alors que Calder s’inscrit particulièrement dans l’art cinétique, Picasso adhère aux divers mouvements du cubisme, surréalisme et post-impressionnisme. Ces deux artistes, malgré des inspirations différentes, se rejoignent spécifiquement sur une certaine thématique mise en relief par l’ancienne exposition « Calder-Picasso » au Musée national Picasso à Paris (février à août 2019). Nous y avons retrouvé leurs plus importantes expérimentations plastiques, autant abstraites que figuratives, qui posent avec verve le certificat de leurs recherches sur le vide et l’absence de plein dans l’espace.

En rendant compte des affinités et des disparités existantes entre leurs résultats artistiques, les commissaires d’exposition ont offert au spectateur un parcours thématique singulier lui permettant d’appréhender les tensions conceptuelles et formelles sur lesquelles reposent la création des deux artistes, et ce, par le prisme du vide. Aussi, peut-il s’interroger : « dans quoi se meut une figure ? » Car en effet, dans la plupart des consciences le monde est composé d'éléments concrets, or si nous lui ôtons cette matérialité pour le plonger dans l’abstrait, ne reste alors que l’absence de matière. Ainsi, de salle en salle, nous avons pu explorer les différentes recherches plastiques sur la conceptualisation du « vide-espace » et du mouvement des masses.

Des oeuvres bidimensionnelles, nous sommes passés aux oeuvres tridimensionnelles, reconnaissant les sculptures en fil de fer de Calder et les tableaux singuliers de Picasso. Ce parcours initiatique, à l’aide de petits écriteaux bien positionnés à la vue des spectateurs, permet à quiconque de comprendre nos deux artistes sur leur tentative de capturer et sculpter le vide, de dessiner dans l’espace mais aussi de rendre compte du cubisme par la démultiplication des points de vue qui éclosent dans une composition, et du figuralisme par le mouvement dans l'espace.


Mais comment représenter le vide ? Comment utiliser comme matériau ce qui est avant tout absence de matière ? Croisière de Calder, est certainement la sculpture en fil de fer qui permet d’exprimer au mieux la consistance du vide et de sa réalité physique. C’est par le fil qui traverse les deux cercles perpendiculaires du globe invisible que le vide s’intègre à la composition. De même, Picasso disait « je ne peins pas de bouteilles, je peins l’espace entre elles » ; et cette phrase prend tout son sens en allant voir le tableau à l’huile et sable sur toile, Tête de femme, où nous nous retrouvons devant une figure semblant être réalisée à l’aide d’un seul trait, enveloppant à la fois le vide et le plein. Cette oeuvre est particulièrement intéressante dans sa forme car la ligne de la bouche laisse minutieusement place au vide qui tente de confondre l’oeil entre la forme et le fond. Cependant, elle laisse aussi à réfléchir dans sa composition car tout en restant bidimensionnelle, l’oeuvre met également en évidence le côté sculptural et en relief de la peinture par le sable déposé sur la toile.



Chez Alexander Calder et Pablo Picasso, la mise en espace des formes et la manière dont le volume se déploie dans celui-ci sont des enjeux très importants. Impossible de ne pas être subjugué face à l’imposante sculpture en tôle rouge La Grande vitesse de Calder, exposée à la fin du parcours ! La manière dont la couleur arrive à se rendre autonome de l’oeuvre pour interagir avec l’espace par le mouvement singulier dans lequel elle se meut rend astucieusement compte du rapport particulier de l’artiste entre la forme colorée et l’espace.

Par ailleurs, les adorateurs du cubisme ont pu apprécier, sous tous points de vue, la sculpture en tôle découpée et pliée, Tête de femme de Picasso, démontrant plastiquement que l’espace n’est pas forcément une surface rigide mais malléable, pouvant être pliée, découpée, traversée.


Dessiner dans l’espace fait aussi partie de la préoccupation de ces deux artistes. De fait, la série de dessins en fil d’acier de Calder, où nous ne pouvons qu’être émerveillé devant ces corps et ce visage est, d’un point de vue expérimental, plus que fascinante. Sur les grands murs blancs du Musée Picasso, ces sculptures projetaient des ombres, métamorphosant en deux dimensions ce qui était jusqu’alors en trois dimensions. Le fil de fer ne sert donc plus à lier et maintenir des éléments mais permet la réalisation d’un dessin dans l’espace tracé dans le vide. Également, avec l’huile sur toile, L’Acrobate de Picasso, la ligne qui dessine le contour de la figure sert elle-même de forme, représentant la torsion du corps métamorphosé par le mouvement.



Enfin, nous pouvons aussi évoquer non plus les murs mais le plafond où, tout au long du parcours, nous avons pu avoir le plaisir de pouvoir sentir et contempler au-dessus de nos têtes, ce que Marcel Duchamp définit comme les « mobiles » de Calder ; ces objets caractéristiques du déploiement de la forme en mouvement et en pesanteur, s’intégrant parfaitement au courant futuriste.


Alexander Calder et Pablo Picasso, au fil de leurs expérimentations respectives, surent passer d’un médium à l’autre leur permettant d’inscrire, dans l’art moderne du XXème siècle, des oeuvres hybrides, encore très actuelles aujourd’hui. Le travail consciencieux de l’équipe de l’exposition « Calder-Picasso » aura permis au spectateur de se lancer complètement dans cette traversée artistique, muni de préférence de quelques connaissances préalables afin de mieux comprendre tous les enjeux qu’il en retire.


N.B. : J'ai conscience que cette exposition n'est plus en vigueur à l'heure où cet article sera publié mais ce coup de coeur avait pour nécessité d'être partagé.


Mémé The Food

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